L’interview d’Alexandre Boucherot, co-fondateur de Ulule

Vendredi dernier, Alexandre Boucherot, co-fondateur d’Ulule, accepte gentiment de me recevoir de bon matin au siège de sa société, dans le 20e arrondissement. Installés à la terrasse extérieure du 5e étage de l’immeuble, je lance ma première question.

ulule

On a assisté à une belle réussite avec Noob et sa récolte de plus de 680 000 euros. De quel œil vois-tu ça ?

C’est important pour l’histoire d’Ulule, parce qu’on change d’échelle. Il y a eu un déclic. Ça montre qu’il est possible maintenant d’aller sur ce genre de somme. Fabien Fournier de Noob, avec qui j’ai eu l’occasion de discuter à plusieurs reprises, pense très clairement que ce record sera rapidement battu. Il a raison. On reçoit de plus en plus de demandes pour des gros projets. Des gens qui voient le succès de Noob et qui veulent se lancer à leur tour.

Noob est aussi une belle locomotive parce qu’il amène de la visibilité à nos autres projets (courts métrages, docus, etc.) que nous voulons continuer à soutenir.

Après ce succès,  as-tu senti la relation avec les internautes changer ? Attendent-ils plus d’Ulule qu’avant ?

Noob n’a pas foncièrement modifié notre manière de fonctionner avec les internautes. On fait des efforts de communication en permanence : sur notre blog, sur nos forums, les réseaux sociaux, etc. On passe beaucoup de temps à expliquer ce qu’on peut et ne peut pas faire. Dans le crowdfunding, il y a une adéquation forte entre la qualité du projet, la communauté existante et la somme demandée. Au jeune Youtubeur qui demande 50 000 euros pour réaliser son premier projet, on répondra que le timing n’est pas forcément le bon. Si on reprend l’exemple de Noob, c’est 170 000 fans sur Facebook. Leur demande initiale sur notre site était de 35 000 euros. Ils les ont récolté dès la première soirée. S’ils avaient demandé 400 000 euros dès le départ, ils les auraient surement obtenu, mais ça n’aurait pas été la même histoire.

Comment ça ?

Les membres de Noob ont un esprit communautaire fort et humble à la fois. Leur envie, c’est de dialoguer avec leur communauté, de la satisfaire. A un moment, en voyant autant d’argent affluer, ils m’ont confié avoir eu un peu les pétoches ! Ils se demandaient s’ils allaient être au niveau des attentes des internautes. Et puis ils ont décidé d’en faire plus : une trilogie, des effets spéciaux, des scènes en plus etc. Dans un cadre de cinéma classique, ça ne se voit pas ! On ne multiplie pas l’histoire par trois parce qu’on a plus de budget. La démarche de Noob est très liée avec leur histoire et leur rapport privilégié avec leur communauté.

Le crowdfunding, nouveau maillon de la chaine du financement du cinéma ?

Tu fais sans doute allusion au nouveau dispositif “Premier Cercle” ? A aucun moment on a dit qu’on allait « disrupter » la chaine de financement du cinéma. Ce n’est pas la réalité. Notre discours sur Premier Cercle est assez simple mais, je pense, parfois mal compris.

Un film français moyen coûte entre 6 et 8 millions d’euros. La mécanique de ces films obéit à un schéma de financement en prévente. En gros, le producteur vend aux chaines ou aux distributeurs les droits d’exploitation du film. C’est comme ça qu’il monte son budget. Aujourd’hui bon nombre de films – et de potentiels bons films avec de vrais castings -, ne verront jamais le jour parce qu’il leur manque 50 ou 100 000 euros. C’est là qu’intervient le financement participatif : c’est le dernier tour de table qui peut permettre de boucler un budget.

C’est dans cette dynamique que s’inscrit le premier long métrage d’Audrey Dana (avec Isabelle Adjani, Vanessa Paradis, Géraldine Nakache), homosapiennes. C’est la première fois qu’on a un projet de ce genre chez nous (le projet est en effet porté par PeopleForCinema, une plateforme de financement participatif spécialisée dans le cinéma, rachetée il y a quelques mois par Ulule).

Audrey Dana – Journal de bord – « Homosapiennes » par ulule

On a vraiment passé du temps à expliquer la pertinence du dispositif premier cercle mais l’initiative n’a pas été forcément bien perçue par certains internautes. Ils se demandent pourquoi on les sollicite, alors que le film bénéficie déjà de plusieurs millions d’euros de financement. Pour être très clair, les sommes récoltées via le dispositif permettront seulement de boucler un financement, pas de le constituer. Au-delà, il y a une vraie logique communautaire et une vraie expérience originale : adresser un film à un public avant même sa sortie en salle. C’est relativement inédit !  Nous avons certainement des efforts de communication supplémentaires à faire à ce niveau.

Alors Noob et homosapiennes, même combat ?

On est sur deux dynamiques très différentes. Pour homosapiennes, il n’existe pas de communauté pré-établie à proprement parler. On est dans un système de financement “classique”. L’argent récolté ne couvrira pas la totalité du budget du film. Il permettra d’en financer des parties plus modestes, mais non négligeables : des jours de tournage supplémentaires, l’affinage d’une BO etc. Noob, c’est du pur DIY (Do It Yourself). Avec le financement participatif, on voit s’opérer un changement, non seulement sur le mode de financement des films, mais aussi sur leur mode de fabrication. Cet esprit “home studio” a permis la production d’une myriade de films.

C’est assez excitant parce qu’on ne sait pas exactement jusqu’où tout ça va nous mener.

A son arrivée au gouvernement, Fleur pellerin, ministre déléguée à l’innovation et à l’économie numérique (entre autre), disait vouloir soutenir les initiatives de crowdfunding. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Pour simplifier, le financement participatif se divise en trois catégories.

Le reward based (financement des internautes sans contrepartie financière comme Ulule), le peer to peer lending ou prêt participatif (qui donne lieu à des remboursements avec intérêts) et l’equity (assurant un retour un sur investissement en fonction de la somme investie et de la réussite du projet).

Pour l’equity et le peer to peer lending, il y a de vrais barrages réglementaires qui ne permettent pas de libérer tout le potentiel du financement participatif. On a eu l’occasion d’en discuter directement avec Fleur Pellerin ou à la Commission Européenne et on est très solidaire de ceux qui souhaitent débloquer la situation.

Sur notre mode de fonctionnement (reward based), le discours est très simple : il est important que le gouvernement explique que tout est légal et qu’il donne les clés au public pour comprendre les enjeux du financement participatif, que ce soit à un niveau national ou local.

Ulule fonctionne aussi au niveau local ?

On travaille avec les régions sur différents projets. On a des pages locales (régions, villes), qu’on est en train de faire évoluer. Les internautes ont de plus en plus envie de participer à des projets “près de chez eux”. On est régulièrement contacté par des collectivités qui s’intéressent au financement participatif pour dynamiser leur tissu créatif ou entrepreneurial et qui se posent des questions sur la légalité du système. Donc on explique. Le gouvernement a aussi sa part à jouer en étant très clair sur le sujet.

Qu’est ce qui n’est pas assez clair ?

Il y a un problème de compréhension dans le détail des modes de fonctionnement du crowdfunding. Les différents politiques se sont prononcés pour une réforme du mode equity en prenant comme référence KickStarter aux USA … Or, KickStarter ne fait pas d’equity. Même là-bas, KickStarter est l’un des seuls acteurs à ne pas s’être prononcé sur ce système de financement.

Donc nous, pour le moment, on n’attend rien de spécifique de la part du gouvernement, sauf à tenir un discours plus clair sur le système.

La consultation Ulule Entreprise lancée il y a quelques semaines parlait justement d’ouvrir un service Ulule en mode equity. Quel est le bilan aujourd’hui ?

C’est un sujet qui nous intéresse vraiment. On a reçu beaucoup de réponses à la consultation mais aujourd’hui, on n’a toujours pas tranché.

On a rencontré pas mal de porteurs de projets intéressés par l’equity. Mais ce qui fait que les choses fonctionnent bien chez Ulule, c’est qu’on a toujours fait la même chose. On a toujours été convaincu qu’il fallait mettre de côté l’idée de « retour sur investissement ».

Aujourd’hui, on ne voudrait pas créer de la confusion en lançant un service bis qui sorte de cette mécanique.  On souhaite rester concentré sur notre métier de base. Si on devait proposer un service en equity, ce serait sans doute sous une nouvelle marque. On publiera prochainement un billet sur notre blog à ce sujet.

Pour conclure, un souhait pour la suite ?

(pause) … (longue pause) … (très longue pause) c’est piège comme question ! Il y a tellement de trucs à dire … Ce dont on est le plus content c’est le taux de réussite de nos projets (63%). A titre de comparaison, KickStarter en est a 44%. En progressant, parce que j’espère qu’on va continuer à progresser, j’aimerais qu’on réussisse à maintenir un taux aussi bon tout en continuant à accompagner les gens avec écoute et attention.

Parfait ! Merci Alexandre pour ta disponibilité et pour tes réponses.

Publicités
Tagué , , , , ,

2 réflexions sur “L’interview d’Alexandre Boucherot, co-fondateur de Ulule

  1. […] dévié sur les nouvelles façons de faire du cinéma. Interview complémentaire donc, de mon entretien avec Alexandre Boucherot (co-fondateur de la société Ulule) sur les nouveaux modes de financements du 7e […]

  2. […] pas la seule success story que j’ai en tête. Je pense aux créateurs de la série Noob qui, après avoir diffusé pendant un bon moment leurs oeuvres sur Internet, ont sollicité la […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :