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Décryptage : pourquoi « Jusqu’ici tout va bien » … ça va mal !

« Analyser l’humour, c’est comme disséquer une grenouille. A la fin la grenouille est morte et ça n’intéresse pas grand monde » a dit un jour Elwyn Brooks White. Un écrivain. Américain. Mort aussi d’ailleurs. Pour le peu de personnes que j’intéresserai, voilà quelques lignes du résultat de mon analyse de la nouvelle émission TV de France 2, Jusqu’ici tout va bien.J’y explique, en partie, pourquoi l’émission n’arrive pas à séduire le public.

L’émission est présentée par Sophia Aram, une jolie comédienne quasi-vierge de PAF. Porter à elle seule une heure de talk show sur ce créneau horaire n’est pas une mince affaire. Et franchement, Sophia s’en tire plutôt pas mal. Les chroniqueurs qui l’accompagnent sont pros et les pîtres que sont Elie Semoun, François Berléand et Arnaud Tsamère devraient nous ravir.

1. L’absence de concept. Oui mais voilà. La présence de tous ces professionnels ne suffit pas pour convaincre. Première raison : l’absence d’un concept fort. Jusqu’ici tout va bien se veut être un magazine d’actualité. Or, dans ce genre d’émission, il y a certains traceurs à respecter. Oui, des traceurs. Je sais, je parle comme dans Top Chef. Lorsque Cyril Lignac demande aux concurrents cuisiniers de revisiter les huîtres farcies pour en faire des macarons sucrés en forme de banane, il faut pouvoir retrouver le traceur « huitre farcie » (en gros son goût) dans « macarons sucrés en forme de banane ». Et bien pour une émission d’actu c’est la même chose. Il y a des traceurs à ne pas louper : des chroniques fortes, des nouvelles fraiches, des vidéos du jour, de la politique, etc. Sans ces traceurs, le spectateur peine à distinguer le chemin qui relie les différentes rubriques de l’émission entre elles. Résultat, il se fatigue (s’il ne s’égare pas totalement) et le lendemain, plein de courbatures, il zappe sur une autre chaîne.

2. Le réseau de personnages. Sophia Aram n’est pas toute seule sur le plateau. Pourtant, la présence des autres journalistes ou des comédiens n’apporte pas grand chose. Explication : Les chroniqueurs, comme les acteurs d’un film, constituent un réseau de personnages. Comme au cinéma, ces personnages, dotés de caractéristiques uniques, s’affrontent ou collaborent pour faire évoluer l’histoire. C’est la qualité de leurs interactions qui suscite l’adhésion du spectateur. Or dans Jusqu’ici tout va bien, ces interactions entre les différents protagonistes de l’émission semblent trop propres, trop prévisibles pour nous captiver.

Prenons l’exemple de Comment ça va bien, émission animée par Stéphane Bern et diffusée sur la même chaine un peu plus tôt dans la journée. Le programme cible la ménagère de moins de cinquante ans. Bon … moi … je ne suis pas ménagère. Pourtant, lorsque je tombe sur l’émission, je rigole et je reste dessus. Pourquoi ? Parce que les interactions entre les chroniqueurs (personnages) sont de qualité. Chacun y va du sien sur tous les sujets et rapidement, ce n’est plus le contenu de la chronique qui intéresse le spectateur, mais le fait de savoir si celui qui l’a lancé arrivera à la présenter jusqu’au bout !

Dans l’émission de sophia Aram, la chronique « Vu du Québec », présentée par Jennie Anne Walker, illustre parfaitement ce déséquilibre. Plantée à quelques mètres de l’invité durant tout son monologue, la journaliste/comédienne ne lui adressera jamais la parole, ni même un regard. Dommage. Un mot spécial pour ces messieurs de la rédaction : lorsqu’on dit Québec, que pensez-vous que le public ait envie d’entendre ? De l’accent, oh oui ! Des expressions incompréhensibles, oh oui ! De la gouaille, c’est certain ! Cette chronique doit sentir le caribou tabernac’ ! Aujourd’hui, ce n’est pas le cas.

Il y a un autre personnage/acteur dont on n’a pas parlé… Une idée ?… Non ? Le public présent à l’enregistrement bien sûr ! Le grand oublié de cette émission, à qui on ne donne jamais la parole et qui, du coup, ne réagit que très rarement (par exemple, lorsque le voyant « applaudissez » doit s’allumer). L’intervention du public c’est de l’imprévu ! Et l’imprévu c’est du rire assuré.

J’adresse un mot tout particulier à Arnaud Tsamère (malheureux moi si un jour je le rencontre) qui ne sourit jamais, sauf lorsque c’est son tour de parler. Etrange non ? Imaginez vouloir discuter avec un ami qui ne bouge et ne parle que lorsqu’une dizaine de personnes le regardent en même temps. Moi, un mec comme ça, ça ne me détendrait pas, ça me rendrait nerveux…

3. L’absence de rythme. Pour rire, nous devons être surpris ! Une des ficelles à tirer pour surprendre est justement de faire varier le rythme de ce que nous racontons. Or dans l’émission tout fonctionne au même rythme. Tout devient donc soit prévisible, soit trop long : on donne la parole aux journalistes et aux invités au tour par tour, les rubriques sont longuettes et les bonnes idées de gags rallongées au maximum si bien qu’on en perd l’envie même de rire. Le spectateur a besoin de contraste.

Prenons l’exemple du Petit Journal. Si Yann Barthès est seul à le présenter il ne se passe pas trois minutes sans qu’il lance un nouveau sujet, une vidéo truquée, une image délirante ou un détournement insolite. Même lorsque son propos n’est pas extraordinaire, la multiplicité des supports, à minima, nous divertit. Chez Sophia Aram, le mercredi 2 octobre, on passe entre 6 et 8 minutes à parler de chargeurs de portable avec le journaliste Laurent Guimier. En plus d’être inintéressant, le sujet est surtout vétuste ! Ce qui me ramène à mon dernier point.

4. Des références temporelles out. J’ai 34 ans. N’écoutant plus Fun Radio depuis quelques années mes références musicales datent un peu, j’ai vu Star Wars lorsque j’avais six ou sept ans (et il s’agissait déjà de rediffusions) et je suis tombé amoureux d’Alyssa Milano quand elle jouait dans Madame est servie. Ces références ne datent pas d’hier, et bien celles de Jusqu’ici tout va bien sont encore plus antiques. On parle de Barbara dans les news people et on passe le générique de Starsky et Hutch en blind test … Je crois que Sophia n’était même pas née lorsque la série a été lancée (moi non plus d’ailleurs).

Je comprends, l’émission cible un public plutôt senior (senior++ ?). Et bien profitez-en pour leur apprendre ce qui se passe aujourd’hui chez les jeunes, qu’ils en discutent avec eux le week-end lors du repas de famille ! Encore une fois, il s’agit d’offrir au public de la diversité. Si vous débutez l’émission en parlant des actions de Manuel Valls, que « tous les chemin mènent aux roms », concluez-la en dissertant sur le twerk de Miley Cyrus aux MTV Video Awards. Soyez la première émission transgénérationnelle du PAF ! On a beau être sur France 2, on peut quand même oser quelques trucs.

Dissection terminée ! Qui est encore là ? Et vous, vous en pensez quoi ?