Réponse à l’Express, ces créateurs dont tout le monde se fout

Cher Monsieur Carrière, je me suis dit que votre article, « ni vus ni connus » (publié dans l’Express du 19 mars 2014), état des lieux morose et non exhaustif d’une création indépendante à la santé vacillante, méritait bien un petit billet sur mon blog. A votre question « à quoi ça sert de faire des trucs dont tout le monde se fout ? » (en voilà une question qu’elle est bonne), voici quelques éléments de réponse.

De la valeur de la pensée. Vous êtes journaliste. Votre job, c’est d’écrire. Votre objectif, c’est d’être lu par le plus de monde possible. Cela signifie que vous estimez, en premier lieu, le nombre de personnes qui vous liront pour, en second lieu, vous mettre à écrire. En second lieu, seulement, écrire. Vu de cette fenêtre, je comprends qu’il vous paraisse audacieux que quelques hurluberlus fassent l’inverse : qu’ils consacrent des semaines, des mois, voire des années à donner forme et vie à leurs idées, sans même savoir si elles seront vues un jour… Effectivement, à quoi bon ?

Monsieur Carrière avez-vous des enfants ? Vous souvenez-vous de ce que vous avez ressenti la première fois où l’un d’eux vous a dit « papa » ? Vous avez sûrement été très ému. En revanche, le voir écrit, comme ça, sur quelques lignes, ne vous a probablement pas fait revivre l’intensité de ce moment. C’est justement ce que ces réalisateurs cherchent : ressusciter l’intensité même ils ne savent pas toujours comment y parvenir. Vous nous parlez chiffre, ils vous parlent d’amour.

Gandhi disait : « Ce que vous faites est peut-être insignifiant mais il est important que vous le fassiez, car personne d’autre ne le fera à votre place ».

Les histoires qui marchent. Dans l’expression de cet amour, il y a aussi des histoires qui ont rencontré un vrai succès populaire. Pourquoi ne pas en avoir parlé dans votre article ? Par exemple Donoma, le film fait avec 150 euros, de Djinn Carrenard. D’abord projeté dans des bus, puis dans de petites salles, il a fait carton plein au Grand Rex avant d’être finalement distribué en salle en 2010. Monsieur Carrière, comprenez que nous sommes de plus en plus nombreux à vouloir devenir les prochains Jeunet ou Dujardin. Et nous sommes tous talentueux ! Mais le manque d’opportunités actuel dans le circuit traditionnel de la production cinématographique nous pousse à trouver de nouveaux moyens de montrer nos oeuvres et notre talent (c.f. mon interview avec Adnane Tragha). Ce qui m’amène d’ailleurs à mon dernier point.

Aller à la rencontre de sa communauté. Donoma n’est pas la seule success story que j’ai en tête. Je pense aux créateurs de la série Noob qui, après avoir diffusé pendant un bon moment leurs oeuvres sur Internet, ont sollicité la générosité de leurs fans sur Ulule (site de crowdfunding) pour transformer la série en long métrage. Résultat ? L’équipe a récolté 650 000 euros de dons. C’était totalement inattendu ! La démarche n’en reste pas moins humble : pas de diffuseur type gros-cigare-à-la-bouche, pas d’acheteur, pas de prise de tête. Non. Les créateurs proposeront non pas un, mais trois films, avec plus d’effets spéciaux, plus de contenu, plus de qualité. Et oui de la qualité : Car combien de temps encore pourrons-nous supporter les invariables blagues d’un Franck Dubosc en string ou d’un Kev Adam’s en ado attardé (je viens de passer devant l’affiche de leur prochain film) ? Le cinéma français doit-il se contenter de proposer ce genre de merde ?

Leonard Bernstein disait : je fais de la musique pour communiquer avec le maximum de gens. C’est cet esprit populaire que ces cinéastes inconnus ont retrouvé et cherchent à nous communiquer. Ils nous ouvrent les yeux. Alors pourquoi ne pas simplement ouvrir les vôtres Monsieur Carrière ? Sans rien dire … et profiter du spectacle avec nous.

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